Rescapée du bombardement du samedi 27 mai 1944. (Marseille)

Témoignage de Madame Bois.

   Un samedi de mai 1944, le 27, s’annonçait une belle journée bien ensoleillée. Le “collège Edgar Quinet” est dans un de ses déplacements, dû à l’occupation des locaux par les Allemands. Je me trouve au collège Michelet.

   On a répété deux ballets qui me plaisent énormément, et auxquels je suis heureuse de participer. Ma rythmique est très bonne, les professeurs sont contents, ce sera beau ! Nous allons donner cette représentation aux parents et aux élèves des autres classes. Préparation de la fête de fin d’année.

   Je m’en vais cependant plus tôt, c’est exceptionnel: une lecon particulière m’attend chez madame Founeau, 1 bis rue de la providence. Cette dame est aussi mon professeur au Conservatoire, une très bonne personne. Elle m’a fait venir ce matin-là parce que j’ai à présenter le concours de solfège supérieur, dans l’après-midi me semble t-il. L’appartement se trouve au quatrième étage.

Je prépare aussi un chant pour me présenter à un “radio-crochet”, il y est question d’un rossignol…

Mais, c’est l’alerte ! Il y en a de temps en temps, et il ne se passe rien.

   -”Mireille, voulez-vous descendre de l’abri, ou préférez-vous continuer ?”

   -”C’est encore une alerte pour rien… Je continue, madame”.

Nous reprenons. Madame Fourneau laisse courir ses doigts sur les touches, je solfie au caprice des notes, des mesures, des sept clés.

Un moment se passe. Tout à coup, on entend la D.C.A qui tire, et délà les bombes tombent !

   -”Vite vite ! Venez !”

   Madame fourneau,  Josette -sa fille- se précipitent hors de l’appartement. Je les suis,

mais qui sait pourquoi… au lieu de descendre les escaliers comme elles, je vais tout droit.

J’ouvre une porte à gauche. Je me retrouve accroupie devant une cuvette de W.C. Le bruit effrayant des déflagrations a, peut-être occasionné une perte momentannée de la connaissance des lieux.

   Je ressors en courant, réalisant que le quatrième étage pourrait être pire que le rez-de-chaussée. Vite ! Les escaliers !

Je descend… “Ca tombe ! Ca tombe !” Les déflagrations sont toutes proches, tout tremble, c’est terrible !

J’arrive à l’entre-sol. Madame Fourneau, Josette, sont là. Je m’accroupis près d’elles.

Je me rappelle que dans un peu d’alccamie, je dis à Josette: “Josette priez avec moi !”

    -Mais je ne sais pas … Je suis protestante… me répond-elle.

    -Je vous salue, Marie… Je lui demande si elle accepte de répéter après moi (pour moi il n’est pas question de différences… ). Elle prie. Nous sommes deux !

   Le bombardement reprend, “la deuxième vague”… Les déflagrations font suite les unes aux autres. Elles se rapprochent de plus en plus de nous. La prochaine… La prochaine…

   Un fracas épouvantable  sur la gauche de la maison… A nous maintenant… Mon Dieu, mon Dieu ! Les têtes rentrent dans les épaules, les dos se courbent de plus en plus. Ca tombe plus loin ! La vague est passée ! Mais… On s’étouffe maintenant, nous toussons, nous manquons d’air, nous crions à des personnes que nous ne voyons pas, mais que nous entendons près de la porte d’entrée du couloir : “Ouvrez !”

    -Mais c’est ouvert ! répondent-elles.

Tout est noir, et je m’étouffe… Papa a souvent parlé des gaz ypérites employés par les Allemands vers la fin de la guerre 14/18. Ce doit être ça, nous allons mourir étouffés, c’est affreux !

   Un jour de grisaille sombre apparaît, il séclaire, au fur et à mesure, de blanc. De l’endroit où nous sommes, nous voyons le rectangle de la porte d’entrée tout blanc d’une poussière fine. Le jour revient, c’est passée, c’est finie. Ca commence…

Quelqu’un vient dire que dans une rue avoisinante, un homme hurle sa douleur. Seul rescapé, il crie: “Je suis fou ! Ma femme, mes enfants, ma maison, je n’ai plus rien ! Je suis fou !”.

Des gens parlent de la gare… Moi, de mes parents. Madame Founeau, très généreuse, propose de m’accompagner chez moi. ” Non ! Je ne veux pas”. Je la rassure et je pars.

   Un pas devant l’autre, je me retrouve aux abords du terrain de la Bourse -peut-être pour me mettre dans un abri plus sûr, en vue d’autres “vagues”, l’alerte n’est pas finie. On m’arrête, le terrain de la Bourse est interdit. La mort est aussi passée par là, et il y a encore une ou des bombes qui n’ont pas explosé.

   Je repars en sens inverse jusqu’au bout de la rue Tapis-Vert. On a dû m’interdire les allées Léon-Gambetta. Je Me revois longeant le trottoir de gauche du boulevard Dugommier, pour me rendre sur la Cannebière. Juste avant d’y arriver, je reste “en arrêt”, pétrifiée : à mes pieds, un homme est allongé, la face au sol. Je veux faire quelque chose, j’appelle à l’aide…

On me dit qu’il a été “soufflé”, il est mort ! C’est le premier mort de guerre que je vois. Alors, je me retourne d’une pièce, je repars  encore, en sens inverse…(je n’ai même pas vu qu’il n’y avait plus de Cinéac sur la Canebière !).

   Retour aux allées Léon-Gambetta. Là, rien ni personne ne peut plus m’arrêter, cette fois, je passe… Sortede fantôme bien déterminé, qui, à tout prix, veut rallier le collège Michelet. je pleure, je cours. Boulevard de la Madeleine (actuel boulevard de la Libération),

je demande à des gens qui arrivent en sens inverse s’ils savent quelque chose de mon quartier.

    -De ce côté, là-bas…au carrefour, il ne reste rien.

   Je cours de plus en vite, et me voilà devant “Michelet” où se trouvent mes camarades classes. On m’indiquent un sous-sol. J’aperçois en haut des marches, mademoiselle Deschamps, notre professeur de gymnastique. J’éclate en sanglots. Je demande à parler à Madeleine, mon amie. Mademoiselle Deschamps me dit de ne pas affoler mes camarades, de ne pas trop raconter. Je repars avec Madeleine jusqu’à la crémerie de ses parents, rue Thomas (aujourd’hui, Jean de Bernady). La crémerie est debout ses parents sur la porte. elle offre de m’accompagner, mais avant, elle veut voir si la maison de quelques parentes est debout. Nous nous quittons.

   Avant le grand pont du boulevard Nationale, on refoule les gens. On ne passe pas, il y a de nombreux morts… Rue Flégier, on passe… bien qu’il faille enjamber les décombres d’un immeuble. A mes pieds, une image pieuse, je la ramasse. C’est l’image de Communion solennelle d’un garçon. Je suis boulversée à la pensée que des gens sont peut-être là, morts… Ce garçon l’est peut-être ? Cette image qui n’est pas à sa place sur ces décombres, symbolise toute une profanation… Je l’emporte.

   A la gare, on refoule… Mais par où passer pour rejoindre mes parents ? M’a t-on laissée passer quand même ou m’a t-on indiqué un autre itinéraire ? Je ne le sais plus.

   Au début de la Belle-de-Mai, je rencontre l’oncle Jules avec sa nouvelle femme. Nous échangeons quelques mots. Ils habitent notre rue, et ne peuvent pas rentrer chez eux. L’oncle Jules m’affirme que s’il savait quelque chose, il me le dirait.

   Rue Belle-de-Mai : la place n’est que décombres… Mais je ne peux pas dire quels immeubles sont touchés. L’église ? Je ne vois que des décombres ! Mes parents, mes parents…, est-ce que je les reverrai ? On ne veut pas me laisser passer : “De la rue Loubon, il ne reste rien.”. J’insiste, parlant de mes parents. Ma ténacité et ma détresse font que quelqu’un me dit : “Allez-y”.

   Je pars en courant autant que la rue le permet. Je tremble encore et encore de ce que peut-être ce moment où l’on va savoir…*

   Quelqu’un, en passant me dit : “Vous êtes la demoiselle du moulin ? Chez vous, il n’y a rien, il n’y a qu’un volet arraché”. aprés les deux courbes de la rue, du plus loin que je peux voir… oui ! La maison est debout. Et mes parents ? Je vais de plus en plus vite, les yeux rivés sur la petite maison. Je la dévisage au passage : les deux fenêtres y sont !

   De mes poings, je tape sur cette lourde porte en bois plein qui va, une fois ouverte, me donner la joie ou le malheur. C’est Maman qui ouvre, et je me jette dans ses bras. “Maman !”. Maman et Papa sont saufs. Intraduisible est le sentiment de ces premiers instants.

Le long du couloir d’entrée, assise sur nos chaises : madame Gérard, la charcutière, Louise, sa  soeur, madame Tissot, une amie à elles. De leur immeuble, boulevard National, il ne reste que l’escalier, ce qui les a sauvées. Tout l’intérieur est détruit. Maman donne les premiers soins (Plus tard j’apprendrais que maman s’est réfugiée dans un immeuble du boulevard National, et papa, dans un caniveau du Moulin).

   On sait déjà qu’en face, dans l’ancienne raffinerie de sucre, une centaine de personnes ont péri dans les abris. Les morts sont devenus noirs, méconnaissables, c’est papa qui le dit, il aide au transport des cadavres vers le moulin. .

   Au carrefour National : la pharmacie, la boulangerie, le bureau de tabac, la fabrique de pâtes, la boucherie, la fleuriste, plusieurs cafés, la charcuterie (déjà citée), ne sont plus que décombres…

    -Maman, papa on s’en va !

Mes parents ne peuvent pas partir à cause du travail, du logement. Moi, maintenant que je les sais vivants, je ne peux plus rester, la peur me tient. Je mets dans mon sac tyrolien, le plus de vêtements possible, mes parents sont d’accord pour que je me rende à la Croix-Rouge chez des amis.

   On cogne à la porte d’entrée. C’est cette si bonne madame Biaggini – des amis – qui vient de la rue Jobin pour savoir quel a été notre sort et nous aider, pour éventuellement m’emmener à la campagne, chez elle. Mes parents sont très touchés de cette démarche, et moi, avec le temps j’en suis émue. Comme elle va partir pour sa campagne, traverse de la Chique, sur les hauteurs qui précèdent la Bourdonnière, elle propose, soit de m’emmener chez elle, soit de me laisser à la Croix-rouge.  

   Alors nous voilà en route, toutes les deux. Nous marchons, nous marchons… Le sac tyrolien se fait lourd. Vers la Rose, un homme avec une petite charrette tirée par un âne, nous propose de monter avec nos bagages, nous sommes exténuées !

   Arrivées en vue de la Croix-rouge, il y a une décision à prendre quant au choix. J’opte pour la Croix-Rouge. La petite charrette continue la route, et moi, j’entre au “Moulin Brûlé”. 

Je m’assois sur une pierrre, et je reste là, prostrée.

 

 

 

     Récit écrit en 1982, en Corse du Sud.

     Texte définitif rédigé à Marseille. au cours de l’été 2000

     Texte écrit par madame Mireille Bois rescapée du bombardement.    


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